Thursday, June 7, 2007

Chronique d’une mort académique annoncée

Je ferme la porte, accrochant dans le même mouvement mon sac à la poignée, ma chaussure gauche vole, la droite. Je n’ai pas traversé le couloir que les larmes commencent à dégouliner, répugnantes et ridicules. Comment est-ce que je fais ? Je n’ai pas peur des examens, les études sont probablement l’élément le plus facile à gérer de ma vie, et pourtant… Qu’est-ce qui pousse une fille intelligente à se décomposer ? Réponse : un oral. Deux examinateurs qui ne sont même pas là pour m’emmerder, qui ne posent pas particulièrement de pièges, qui ne demandent qu’à valider mon année. Et qui ne pourront pas, grâce à ma capacité extraordinaire à m’auto-saborder. Là, s’ils me donnent ce diplôme, c’est que j’ai bien fait de glisser des psychotropes dans leur verre.

 

 

Une heure et demi plus tôt, j’arrivai pour mon examen d’interprétation de liaison avec mes habituelles 3 minutes de marge – pas plus, je ne me laisse pas le temps de trop stresser. Heureusement, le retard de 30 minutes des examinateurs y a veillé pour moi. Pas de raison de stresser, d’ailleurs, j’ai préparé tous les sujets possibles, j’ai travaillé ma prononciation et tout va bien. Je ne tombe même pas sur un sujet difficile.

 

Dès le début de l’examen pourtant, je retombe dans ma vieille habitude d’emmener les sons en promenade dans ma phrase. Vous savez comme les anglophones se moquent de notre incapacité chronique à faire un « h » correct ? Je fais bien mieux que ça, en situation de stress. Je ne dis pas juste « ‘arry is at the ‘ospital ». Je dis « ‘arry His Hat the ‘ospital ». En fait, comme mes th, z, et s ont également la permission de se sortir, je dis même « ‘arry ith hat ze ozpital ». Pendant les cinq premières minutes de l’examen, je m’en sors en freinant – je parle très vite d’habitude, mais là je me force à parler lentement, quitte à me reprendre quand le pluriel de mouse devient mithe. Et ça va.

 

 

Jusqu’au ce que je sorte la plus belle phrase de ma vie. Dix ans d’anglais pour sortir « Asiatic women ». Evidemment, au moment où cela sort de ma bouche, je me demande pourquoi ça sonne si horriblement faux, et je pense immédiatement à mon vice numéro deux après les lettres baladeuses, les accents toniques baladeurs. Je me reprends donc, infligeant le même supplice cent ou deux cent fois aux oreilles fragiles du jury – ‘Asiatic, A’siatic, Asia’tic ? Rien ne semble aller, donc je prends mon air de rien et je continue, mais le mal était fait : les profs me haïssent, et je suis suffisamment déstabilisée pour bafouiller comme un enfant de quatre ans pendant les cinq dernières minutes. Dernière phrase. Je referme mon carnet. Je me lève. La vérité me frappe telle l’Encyclopedia Britannica lancée à pleine vitesse. Certes, en plus de l’adjectif Asian, Asiatic existe. Nigger aussi, et coolie aussi. Ce qui n’est pas une raison suffisante pour les utiliser en plein débat sur l’ethnicité. Pas vrai, la grenouille ?

Posted by at 15:15:27 | Permalink | Comments (3)